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Interview de Sebastien GASC par Hanaë GRIMAL Dijonscope Imprimer Envoyer
Dimanche, 02 Mai 2010 13:34

Deux semaines de grève côté salariés pour deux semaines de galère côté usagers... Mais dès le jeudi 22 avril 2010, le trafic devrait reprendre son rythme de croisière dans la grande majorité des régions, après que les cheminots rassemblés en assemblée générale aient mis fin ou suspendu le mouvement en attendant une table-ronde des syndicats et de la direction prévue à la mi-mai 2010. En Bourgogne, c'est donc un retour à la normale pour les TGV et les trains Corail, et à 80% environ pour les TER. Le soulagement des usagers sera sans doute à la hauteur de l'irritation suscitée par une grève d'une telle ampleur... Car si les médias ont donné tout au long du mouvement des informations purement pratiques, ils n'ont que trop rarement fait état des revendications des grévistes. Pourtant, il se pourrait bien qu'elles concernent les usagers tout autant que les 150.000 cheminots de France. C'est du moins ce qu'explique Sébastien Gasc, conducteur de train et secrétaire du secteur fédéral CGT des cheminots de la région de Dijon, dans la première partie de son interview....

Sébastien Gasc, bonjour. Pouvez-vous rappeler le contexte de cette grève, la plus longue qu'ait connu la SNCF ces dix dernières années?
"Dans le mouvement de grève, il y avait deux syndicats : CGT et Sud-Rail, qui n'étaient pas sur les mêmes modalités de préavis. Les organisations CFDT et Unsa, elles, n'étaient pas dans le mouvement. Quant aux personnels, tous n'étaient pas en grève : il s'agissait principalement des agents de conduite et des contrôleurs. Même si la CGT est majoritaire partout en France, nous ne sommes pas forcément majoritaires dans ces catégories de personnels-là partout. Là où nous sommes le plus implantés dans ces métiers, nous avons bien sûr eu les plus gros chiffres de grévistes : cela concerne tout le réseau sud-est et sud-ouest. Dans la région, nous avons eu en moyenne 50% à 60% de grévistes chez les agents de conduite et 60% à 70% chez les contrôleurs pendant quatorze jours.
Quelles étaient vos revendications?
Nous avions posé les revendications par métier, qui concernaient essentiellement l'emploi. Car il faut savoir que nous avons eu 20.000 suppressions de postes depuis 2002 à la SNCF, ou plus exactement de non renouvellement des départs à la retraite. Nous avons eu un budget présenté en début d'année qui annonce déjà 3.600 suppressions d'emplois pour 2010. La direction dit qu'elle fait des embauches mais elle ne compense pas tous les départs. Aux vues des restructurations qui sont prévues d'ici 2012, nous estimons qu'il y aura 8.000 suppressions d'emplois si la SNCF va au bout des projets qu'elle est en train de mener. Ce qui reviendrait sur la région de Dijon, qui englobe la Côte-d'Or, la Saône-et-Loire et la région Franche-Comté, à la suppression de 400 postes de cheminots.
Il semblerait que les motivations du mouvement se soient également portées sur les restructurations en cours et à venir de la SNCF?
Oui, car elles sont liées à l'emploi et nous pensons qu'elles mènent à la découpe de l'entreprise en filiale, voire à la privatisation à terme. Pour le moment, ces restructurations concernent notamment le Fret ferroviaire : l'entreprise est en train d'abandonner 60% de l'activité "wagon isolé" ; un wagon isolé, c'est par opposition à tout ce qui est "train entier" (une trentaine de wagons d'un seul et même chargeur). Très peu de sociétés en France sont en capacité de charger trente wagons pour faire un train entier car il s'agit de train qui font quand même 3.000 tonnes. Donc le wagon isolé est une activité importante en terme de volume mais la SNCF affirme qu'en terme de chiffre d'affaires, cela ne l'intéresse pas car cela rapporte moins.
C'est l'effet de l'ouverture à la concurrence avec d'autres opérateurs sur le Fret : ils se recentrent sur les activités les plus rentables. Alors qu'il y a d'autres choix possibles : un projet européen sur le wagon isolé, "Xrails" (voir le lien ci-dessus), regroupe huit opérateurs historiques sur onze pays. La SNCF faisait partie du projet à l'origine mais elle a annoncé qu'elle se retirait. C'est le seul opérateur historique européen à ne pas y participer. Après, la SNCF affirme qu'en 2020, elle va faire des autoroutes ferroviaires et des investissements. Mais les budgets pour cela ne sont pas avérés : l'État n'a pas dit qu'il paierait. Un milliard d'euros devrait être mis sur la table par la SNCF mais cet argent représente l'abandon du wagon isolé : les emplois qu'ils vont supprimer, c'est le milliard qu'ils mettront en 2020. Donc coût zéro pour l'entreprise et pour le reste, ce sont les collectivités territoriales qui vont financer les projets et non l'État.
Il faut noter également que ce choix d'abandonner l'activité de wagon isolé, c'est un million de camions de plus sur les routes. Sachant que le Grenelle de l'environnement (voir le lien ci-dessous) est force de loi aujourd'hui, avec des ambitions qui sont de réduire de 20% l'émission de gaz à effet de serre en ce qui concerne le transport, ce n'est pas logique... De plus, nous constatons aujourd'hui que depuis l'ouverture à la concurrence en France, l'opérateur historique et ses nouveaux concurrents sur le Fret se sont recentrés sur les marchés les plus rentables au détriment du volume et donc la part de transport routier ne fait qu'augmenter.
Au fond, vous n'êtes pas directement concernés par le Grenelle de l'environnement donc qu'est-ce qui vous gêne dans cette restructuration?
C'est l'idée de réduire la voilure pour en arriver petit à petit aux filiales. Et puis avant, les agents de conduite avaient une activité transverse en faisant des trains de voyageurs et des trains de Fret. Ce n'est plus le cas pour certains, entièrement dédiés au Fret. La prochaine étape que l'entreprise veut mettre en œuvre est de redécouper le personnel par produits : par exemple, ils disent que les agents de telle zone seront dédiés à la pétro-chimie.  Dans le même ordre d'idée, le projet d'entreprise est également de mettre en place des établissements mono-activité et multi-métiers : dans certaines régions, ils sont en train de regarder pour mettre tous les personnels (agents de conduite, contrôleurs, agents de maintenance, etc) dédiés au TER par exemple, dans un même établissement. A terme, ils auront un établissement qu'ils pourront vendre clé en main à la concurrence. Ils préparent la filialisation et c'est une étape avant la privatisation !
Guillaume Pepy (ndlr : PDG de la SNCF) appelle d'ailleurs de ses vœux une loi qui ferait que si un concurrent remportait un appel d'offres dans une région, les personnels puissent être mutés chez le concurrent. Aujourd'hui, une telle situation n'est pas encore possible car il existe des conventions d'exploitation signées entre la SNCF et toutes les régions de France. Depuis trois ans, toutes ces conventions d'exploitation ont été renouvelées dans tout le pays. Pourquoi ? Parce que tout le monde en est satisfait : les usagers, les conseils régionaux et la SNCF. Les conventions TER par exemple ont en effet amené plus de TER, en répondant mieux à la demande de chaque région. Alors pourquoi changer quelque chose qui marche ? La concurrence ne sous-entend pas plus d'offre ni une meilleure tarification, comme on a pu s'en rendre compte avec les opérateurs téléphoniques..."

(partie 2)

Retour à la normal pour les transports SNCF jeudi 22 avril 2010, après 15 jours de grèves soutenues de la part des cheminots. Mais quelles étaient leurs revendications au fait? Pour mieux comprendre le mouvement au-delà de la colère des usagers, dijOnscOpe est allé à la rencontre de Sébastien Gasc, conducteur de train et secrétaire du secteur fédéral CGT des cheminots de la région de Dijon. Et là, surprise: les cheminots seraient le dernier bastion syndicaliste luttant en notre nom à tous contre la disparition progressive du service public....

Vous venez d'évoquer vos revendications sur l'emploi et les restructurations mais il semblerait que vous en ayez également d'ordre salarial?

"Oui. Pour résumer, nous avons des métiers qui sont soumis à pas mal de prime et d'autres moins. Mais sans rentrer dans le détail, il y a un accord qui a été proposé par la direction en début d'année et signé par la CFDT et l'Unsa mais pas par la CGT. Il n'est donc pas valable car d'après la loi sur la représentativité, il faut que les organisations syndicales signataires d'un accord représentent plus de 30% des syndiqués. Seule la CGT, qui représente 40%, peut se permettre de signer un accord toute seule. Bref, la direction a proposé 0,9% d'augmentation de salaires en 2010 alors que l'inflation est prévue à 1,2% pour l'année et qu'elle sera sans doute plus élevée que cela. Et elle fait des calculs savants qui l'amènent à dire qu'elle augmente les salaires de 3,6%, ce que nous contestons : augmenter les salaires de 0,4% en mars et 0,5% en septembre, pour eux ça revient à 0,9% sur l'année ! Mais en réalité, ce ne sont pas des augmentations sur douze mois...

Bien sûr, nous sommes en désaccord total avec ces propositions : la CGT demande 6% d'augmentation car il y a un retard cumulé depuis des années. Juste pour préciser un point là-dessus, parce qu'il existe des légendes sur les salaires des cheminots : aujourd'hui, les salaires d'embauche de certains cheminots à temps plein sont en dessous du Smic. Cela dans des métiers à pénibilité avérée, soit en terme d'horaires de nuit, soit en terme de poste de travail. Artificiellement, par des primes, on comble le décalage. Ce qui fait que durant plusieurs années, de jeunes embauchés vont toucher le même salaire alors qu'ils progressent dans l'entreprise : au fur et à mesure qu'ils évoluent en terme de grille salariale, on leur diminue leur prime. Dans certaines grandes villes, il y a des cheminots qui sont SDF car ils n'ont pas les moyens de se payer un logement, tout comme d'autres salariés au Smic.

Dans un mouvement de grève, un vrai rapport de force s'instaure entre les différentes parties. En ce qui concerne ce conflit, il semblerait que Guillaume Pepy, pdg de la SNCF, n'ait pas souhaité négocier tant que vous ne repreniez pas le travail?

C'est à peu près cela. Il avait dit que la grève allait durer 48 heures et qu'il n'y aurait pas de négociation. La grève a duré 14 jours et il y a eu l'ouverture des négociations en région, accompagnées d'échéanciers. Au bout du sixième jour, Pepy a annoncé l'ouverture d'une table ronde le 21 avril. Mais elle a été annulée et il a finalement rencontré chaque organisation syndicale séparément. On va bien bien voir ce que ça va donner... De toute façon, dire que l'on ne négocie pas pendant la grève, c'est nier le droit de grève. C'est complètement anti-constitutionnel ! C'est du jamais vu. Aucune entreprise en France ne négocie pas en période de grève : il n'y a que la SNCF qui le fait !

Vous dites vouloir 6% d'augmentation de salaires : en demandez-vous plus pour en obtenir plus ? 

Non. Nous ne demandons rien d'utopique. Si le mouvement a été suivi, ce n'est pas sur des revendications farfelues. On ne se fait pas plaisir à faire grève et on n'y va pas pour rien...

Le service minimum obligatoire induit la confusion dans l'esprit des usagers : on croit qu'il y aura des trains alors qu'il n'y en a pas. En quoi cela consiste finalement ?

Les cheminots qui assurent le transport de voyageurs sont soumis à une déclaration d'intention de faire grève 48 heures avant. A partir de là, la SNCF a l'obligation de faire un plan de transport : elle doit mettre en place des bus pour palier la suppression des trains et faire des annonces en terme de pourcentage sur le nombre de trains en circulation. Ces dernières induisent d'ailleurs beaucoup de gens en erreur car les annonces, faites à l'échelle nationale, faussent la réalité. La SNCF annonce par exemple que 80% des TER vont circuler. Les usagers de la région de Dijon ont pu vérifier que c'était faux...

Cela paraît d'ailleurs improbable que 80% des trains circulent alors 60% du personnel est en grève. Nous avons fait un calcul durant le conflit, en pointant les trains sur un jour dans la région : 40% des trains circulaient seulement sur la Bourgogne, tôt le matin et en fin d'après-midi ; entre ces heures de pointe, il n'y avait rien. Et sur certaines lignes, il n'y avait carrément aucun train. Mais ça, bien sûr, ils ne le disent pas. Donc les gens arrivent en gare pour prendre un train alors que dans certaines, il n'y en a pas de la journée. Donc effectivement, cela peut paraître compliqué pour les usagers.

Avez-vous conscience d'apparaître comme l'un des derniers bastions syndicalistes en France?

On ne peut pas nier qu'il y a une culture de lutte chez les cheminots. C'est l'histoire du chemin de fer en France, avec des faits marquants comme la Résistance durant la Seconde guerre mondiale. Dans l'imaginaire collectif, évidemment que cette histoire-là existe. Les cheminots se battent pour maintenir un service public de qualité et nous n'avons pas l'impression que les usagers s'opposent à cela. Ces derniers attendent du chemin de fer la même chose que les cheminots et les usagers qui prennent régulièrement le train ont conscience que la situation ne s'améliore pas. Il y a des dysfonctionnements majeurs : par exemple, la SNCF a découvert cette année qu'il neigeait l'hiver avec notamment l'épisode de l'Eurostar bloqué sous la Manche !

Cela n'arrivait pas avant car il existait des personnels de réserve, surtout chez les agents de conduite et les contrôleurs, pour palier justement ce genre d'incidents. Idem pour les problèmes liés à la maintenance. Mais ils ont tellement supprimé d'emplois à la SNCF qu'on n'a plus ça. Nous travaillons dans l'urgence et le moindre incident a des conséquences énormes. Un train arrêté signifie que tous ceux derrière lui le sont également!

Avez-vous le sentiment d'irriter parfois les usagers et même une majorité de Français?

Là-dessus, nous prenons nos responsabilités. Nous distribuons des tracts aux usagers pour expliquer pourquoi nous faisons grève et nous n'avons pas un mauvais accueil quand nous le faisons. Notre démarche est simple : nous demandons de mettre des moyens à la hauteur des besoins de ce service public. Moins de cheminots dit à terme moins de service public, comme on peut le voir par ailleurs dans d'autres services publics. Nous, nous ne sommes pas demandeurs de ce genre de mouvements mais si on en arrive là, ce n'est pas de notre fait : c'est parce que notre direction ne négocie pas, même si on discute. Ils nous rabâchent la politique de l'entreprise, sans faire de compromis. Mais ce n'est pas cela le dialogue social."

source: http://www.dijonscope.com/